En effet, Françoise Chibret-Plaussu a créé la Galerie de la Présidence il y a quarante ans, au carrefour mythique de la place Beauvau et de la rue du Faubourg Saint-Honoré, face au Palais de l’Elysée, et sa fille, Florence Plaussu l’a rejoint il y a une quinzaine d’années. C’est d’ailleurs elle qui assume désormais la direction de la galerie. La première garde un œil expert sur ses pièces maîtresses tandis que la seconde prépare avec soin les thématiques des prochaines expositions et sélectionne les nouvelles acquisitions.
Questions croisées pour un entretien approfondi qui aborde aussi bien les sujets de la peinture, du choix des artistes, du métier de galeriste et plus globalement du marché de l’art. Un concert à deux voix à l’unisson.

. Dans quelles circonstances est née la galerie de la Présidence ?

Françoise
: Après des études en histoire de l’Art dès l’âge de quinze ans, et une première expérience dans la publicité pharmaceutique, j’ai décidé de créer la Galerie de la Présidence en 1971. C’était une époque où de nombreux courants émergeaient, il y avait un vrai foisonnement artistique et cela me passionnait

Florence : Pour la petite histoire, ces années 70 correspondent à mon enfance et j’ai été entourée d’œuvres d’art. Le gout du beau, l’esthétique avaient une place importante dans la vie familiale.

. Aviez-vous des antécédents familiaux qui vous prédisposaient à ce métier ?

Françoise
: Sans doute avais-je été sensibilisée dans la mesure où mon père était déjà un collectionneur de tableaux et c’est grâce à cette passion commune que j’ai pu réaliser mon rêve en créant la galerie. Cela m’a servie dans la formation que j’ai eue par la suite et s’y est ajouté non seulement une passion naturelle pour l’art mais un vrai désir de faire partager mes coups de cœur. La même ouverture sur l’art se retrouve encore aujourd’hui chez mon frère, Henri, président du FRAC Auvergne.

Florence : J’ai vraiment le sentiment qu’au-delà des études et d’une culture nécessaire, l’art est aussi une question de regard, de parti-pris, d’aventure partagée et toujours de passion. En l’occurrence, grâce à ma mère, en particulier, et ma famille, j’ai pu pénétrer ce milieu très jeune et m’y familiariser.

. Comment s’est établi le choix des premiers artistes que vous avez exposé ?

Françoise : Je dois dire qu’au départ, j’ai été conseillée par un ami de mon père, qui était collectionneur et s’intéressait de près à la peinture figurative des années 50, principalement, Bernard Buffet, Lorjou, Marchand, Clavé et Michel de Gallard... Puis, assez vite, je me suis intéressée à la première moitié du XXème siècle en présentant une importante exposition d’Albert Marquet, suivie d’une autre consacrée à Maurice de Vlaminck dans les années 80.  Plus récemment, nous avons présenté une exposition de soixante aquarelles de Paul Signac puis, en 2008 une importance sélection d’aquarelles d’Henri-Edmond Cross. Participer à la découverte ou à l’approfondissement de la connaissance d’un peintre est une part du métier qui me plait beaucoup.

Florence : J’ajoute que nous poursuivons ensemble cet élargissement en présentant une grande exposition des sculptures de Derain, domaine où il est encore trop peu connu du grand public et nous avons par ailleurs organisé une exposition sur la première partie de l’œuvre de Jean Hélion qui a connu un vif succès.

. Y a-t-il un lien nécessaire ou souhaitable entre ce que vous aimez, les œuvres qui vous touchent et celles que vous exposez ?

Françoise : Il me serait difficile de parler et par voie de conséquence de vendre un artiste dont je me sentirais éloignée ou peu en affinités. C’est aussi le privilège du galeriste, de pouvoir approcher des artistes qu’il apprécie ou qu’il admire, comme c’est le cas avec Marcel Gromaire, et ensuite d’en être un peu, en quelque sorte, l’ambassadeur. Ce lien, au moins affectif, me paraît nécessaire si ce n’est vital.

Florence : Oui, il va de soi que l’intérêt, quand ce n’est pas l’admiration, que nous portons à un peintre nous aide à mieux cerner son œuvre, à être en empathie et donc à le recommander plus chaleureusement. Je crois pouvoir dire que nous ne sélectionnons et achetons que des œuvres que nous aimons. C’est ce message que nous faisons passer à amis  et collectionneurs : la qualité dans la diversité. Et c’est ce qui ressort de l’accrochage à la galerie.

. Marcel Gromaire est un peu votre artiste fétiche, pourquoi lui ?

Françoise : Il n’est pas le seul, mais il est vrai que j’ai une passion pour cet artiste, aussi discret que son œuvre est majeure dans l’art du XXème siècle. Progressivement, plus je voyais de tableaux, ou de dessins, sujet sur lequel il excelle, plus ma passion grandissait pour son travail, sans concession, totalement authentique. J’ai eu la chance de rencontrer son fils, François Gromaire qui m’a accordé sa confiance, ce qui nous a permis de réaliser le Catalogue Raisonné des huiles de son père. Je crois pouvoir dire, non sans fierté, que ce travail fait autorité. Petite anecdote : lors de la sortie du Catalogue Raisonné, l’Académie des Beaux-Arts m’appelle  pour m’annoncer que nous avions obtenu le prix Thorlet de l’Académie ; j’ai cru à une plaisanterie, Marcel Gromaire fuyait tellement les honneurs !.

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Florence : Je ressens très fortement l’œuvre de Marcel Gromaire qui est puissante et généreuse. On y voit un homme du Nord, marqué par la guerre, à laquelle il a participé, et on y perçoit aussi des valeurs d’humanisme qui fondent sa peinture, à la fois grave et empreinte de sérénité. Son fils, François, s’est révélé un homme aussi fin connaisseur de l’œuvre de son père que rigoureux et exigeant. Ces mêmes valeurs se retrouvent aujourd’hui chez  le petit fils de l’artiste, Jean-François Gromaire, avec qui je travaille en collaboration étroite à la rédaction du Catalogue Raisonné des aquarelles de Marcel Gromaire.

. Moins connu, Michel de Gallard est également en vedette chez vous, quel lien avez-vous avec cet artiste ?

Françoise : J’ai fait la connaissance de Michel de Gallard par l’intermédiaire du galeriste Maurice Garnier. Celui-ci, à partir des années 60, a décidé de se consacrer exclusivement à Bernard Buffet, si bien qu’il m’a proposé de prendre en charge l’œuvre de Michel de Gallard. L’écriture de ce peintre, dont la palette renvoie aux temps difficiles de la Seconde Guerre mondiale, m’a intéressée. Même s’il s’inscrit dans le mouvement du « misérabilisme », il s’en dégage une grande sensibilité et une vigueur qui peu à peu se traduisent en estime et affection d’un public amateur.

Florence : Pour ma part, Michel de Gallard me touche parce qu’il peint à fleur de peau, que les scènes qu’il retranscrit sont à la fois sobres et épurées, et qu’il sait exprimer une poésie des êtres et des choses. Bien que je l’aie peu fréquenté, c’était un homme discret et qui mérite aujourd’hui une plus grande reconnaissance comme bien des peintres de son époque.

. Quel est le profil de vos acheteurs, si tant est qu’il s’en dessine un ?

Françoise : La plupart de nos acheteurs sont des fidèles de la galerie depuis des décennies avec lesquels nous avons tissé des liens d’amitié, ils viennent du monde entier, et même de certaines institutions.  Récemment, un dessin de Dubois-Pillet est parti dans un grand musée américain à Washington.

Florence : On voit cependant apparaître un profil d’acheteur plus jeune, curieux des mouvements du XXème siècle et s’intéressant aussi bien à Marquet qu’à Dubuffet. La crise financière a ramené des collectionneurs sur des valeurs sures que nous avons toujours défendus. Nous ne souhaitons pas faire prendre de risques à nos collectionneurs.

. Quelles sont vos « têtes d’affiches » à l’heure actuelle dans la galerie ?

Florence : Au-delà des tendances actuelles, nous restons fidèles à ceux que nous avons toujours soutenus et qui forment le fondement de la galerie : R. Dufy, Gromaire, Marquet, Cross, Vlaminck, Signac, Matisse, Vuillard, Roussel…

Françoise : Nous collaborons avec les musées qui nous le demandent pour certaines grandes expositions. En 2011- 2012 par exemple, j’ai eu la joie de travailler avec le Musée Marmottan-Monet pour l’exposition « Henri-Edmond Cross et le néo-impressionnisme, De Seurat à Matisse » en étant commissaire scientifique pour les œuvres sur papier.

. Comment vous répartissez-vous les tâches entre toutes les deux ?

Françoise : Nous sommes très complémentaires. Nous formons un tandem qui allie à merveille l’aspect culturel et opérationnel, artistique et pragmatique. Dans ce métier il faut avoir l’œil et dès le départ, Florence a eu un œil très averti. Je ne cherchais pas à ce qu’elle vienne travailler à la galerie à ses débuts. Elle apporte beaucoup de dynamisme en s’occupant des foires, en organisant des expositions, comme celle sur Derain sculpteur ou encore celle consacrée à Jean Hélion. D’ailleurs, aujourd’hui, Florence dirige effectivement la galerie et je suis fière de son parcours. Elle a les choses en main et la galerie à tout à gagner avec sa présence à sa tête. J’ajoute que nous avons à nos côtés un collaborateur précieux, Eric Antoine-Noirel, qui nous assiste au quotidien dans le bon fonctionnement de la galerie et l’accueil des visiteurs.

Florence : Rien n’était écrit d’avance. J’ai fait une école de commerce, j’ai enchaîné un stage chez Sotheby’s et je me suis sentie très à l’aise dans ce milieu. Ma mère n’a pas cherché à me dissuader et je me suis trouvée comme un poisson dans l’eau à la galerie (sans pour autant tourner en rond, je précise !). Aujourd’hui, chacune à sa place et notre duo fonctionne parfaitement entre expérience et jeunesse, expertise et découvertes, un bon équilibre. interview

. Quels sont les artistes de votre Panthéon qui n’ont pas encore la place qu’ils méritent et qui vont « décoller » dans les années à venir ?

Françoise : Nombreux sont les artistes présentés dans les musées il y a quarante ans et qui ont totalement disparu ou sont ignorés actuellement par l’élite des conservateurs. Derain n’a pas la place qu’il mérite, Gruber et Marchand sont à redécouvrir. C’est d’ailleurs une période qui est remise à l’honneur, notamment par l’historien de l’art Eric Mercier dans son livre « Années 50, la jeune peinture, l’alternative figurative ». Il sera très intéressant, et judicieux, de suivre ce retour en grâce.

. Peut-on se faire plaisir et acheter l’un de vos tableaux sans être fortuné ?

Françoise : Absolument. L’argent n’est pas le principal critère pour être collectionneur. On peut pousser la porte de notre galerie pour se faire plaisir et avoir un coup de cœur raisonnable. Cela dépend bien sûr de l’artiste, de la période… Il faut démarrer à son rythme et en fonction de ses moyens. L’une des joies de notre métier, outre la découverte d’un tableau exceptionnel, c’est aussi d’aider un amateur à démarrer sa collection, de lui faire découvrir l’univers d’un artiste, de l’initier.

Florence : Je confirme, on peut acheter une œuvre de qualité d’un grand peintre avec peu de moyen ; par exemple, il est tout à fait possible d’acquérir des dessins de Gromaire, ou des encres à la plume de bambou de Marquet et l’on touche au cœur de l’artiste en étant au plus près de sa création artistique.