Une histoire de famille

Françoise & Florence Chibret-Plaussu

« L’art est une flamme qui se transmet
de génération en génération »

La Galerie de la Présidence, est une histoire de famille et si la passion est héréditaire, c’est aussi parce que mère et fille savent conjuguer l’art de manière très complémentaire.

Françoise Chibret-Plaussu a créé la Galerie de la Présidence en 1971, au carrefour mythique de la place Beauvau et de la rue du Faubourg Saint-Honoré, face au Palais de l’Elysée. Sa fille, Florence Plaussu l’a rejointe il y a plus de vingt ans. C’est d’ailleurs elle qui assume désormais la direction de la galerie. La première garde un œil expert et critique tandis que la seconde prépare avec soin les thématiques des prochaines expositions et sélectionne les nouvelles acquisitions.

Florence Chibret-Plaussu
Florence Chibret-Plaussu

Dans quelles circonstances est née la galerie de la Présidence ?

Françoise : Après des études en histoire de l’art à Montparnasse et une expérience dans le service marketing-publicité des laboratoires pharmaceutiques familiaux, j’ai décidé de créer la Galerie de la Présidence en 1971. C’était une époque où de nombreux courants émergeaient, il y avait un vrai foisonnement artistique et cela me passionnait.

Florence : Pour la petite histoire, ces années 70 correspondent à mon enfance, dans un milieu où l’art était présent. Dès mon plus jeune âge, j’ai accompagné mes parents dans leurs voyages, m’ouvrant ainsi l’œil et l’esprit aux différentes cultures du monde : de Borobudur à Saint-Pétersbourg !!! Le goût du beau, l’esthétique et la découverte, ont toujours eu une place importante dans notre famille.

Aviez-vous des antécédents familiaux qui vous prédisposaient à ce métier ?

Françoise : Sans doute avais-je été sensibilisée dans la mesure où mon père était déjà un collectionneur de tableaux. Grâce à notre passion commune j’ai pu réaliser mon rêve en créant la Galerie de la Présidence. Cette même ouverture sur l’art se retrouve également aujourd’hui chez mon frère, Henri, président du FRAC Auvergne (Fond Régional d’Art Contemporain).

Florence : J’ai vraiment le sentiment qu’au-delà des études et d’une culture nécessaire, l’art est aussi une question de regard, de parti-pris, d’aventure partagée et toujours de passion. En l’occurrence, grâce à ma mère en particulier, et ma famille, j’ai pu pénétrer ce milieu très jeune et m’y familiariser.

Comment s’est établi le choix des premiers artistes que vous avez exposés ?

Françoise : Rapidement, je me suis intéressée à la première moitié du XXème siècle en présentant une importante exposition d’Albert Marquet, suivie d’une autre consacrée à Maurice de Vlaminck dans les années 80.  Plus récemment, nous avons présenté une soixantaine d’aquarelles de Paul Signac, en 2008 une importance sélection d’aquarelles d’Henri-Edmond Cross et une deuxième exposition Marquet en 2016.

En marge des courants actuels, je porte toujours une attention aux peintres de l’entre-deux-guerres, Derain, Fautrier, Goerg, Gromaire, André Marchand et Gruber. D’ailleurs en 2017, j’ai pris beaucoup de plaisir à faire découvrir, à travers une exposition, l’amitié artistique entre Alberto Giacometti et Francis Gruber. Participer à l’approfondissement de la connaissance d’un peintre est une part du métier qui me plaît beaucoup.

Florence : J’ajoute que nous poursuivons cette ouverture en ayant présenté une exposition des sculptures d’André Derain, domaine où il est encore trop peu connu du grand public. Nous avons organisé également une exposition sur la première partie de l’œuvre de Jean Hélion qui a connu un vif succès.

Pour un certain nombre d’artistes, nous sommes les « spécialistes » à l’inverse d’autres acteurs du marché de l’art qui sont des « généralistes ». Il faut savoir que le travail de fond d’une galerie est de suivre et de promouvoir ses artistes à travers des expositions, des catalogues ou un travail d’expertises.

Y a-t-il un lien nécessaire ou souhaitable entre ce que vous aimez, les œuvres qui vous touchent et celles que vous exposez ?

Françoise : Il me serait difficile de parler et par voie de conséquence de présenter un artiste dont je me sentirais éloignée ou peu en affinités. C’est aussi le privilège du galeriste, de pouvoir approcher des artistes qu’il apprécie ou qu’il admire, comme c’est le cas avec Marcel Gromaire, et ensuite d’en être un peu, en quelque sorte, l’ambassadeur. Ce lien, au moins affectif, me paraît nécessaire si ce n’est vital.

Florence : Oui, il va de soi que l’intérêt, quand ce n’est pas l’admiration, que nous portons à un peintre nous aide à mieux cerner son œuvre, à être en empathie et donc à le recommander plus chaleureusement.

« Je crois pouvoir dire que nous ne sélectionnons et achetons que des œuvres que nous aimons. C’est ce message que nous faisons passer à amis  et collectionneurs : la qualité dans la diversité ».

Marcel Gromaire est un peu votre artiste fétiche, pourquoi lui ?

Françoise : Il n’est pas le seul, mais il est vrai que j’ai une passion pour cet artiste, aussi discret que son œuvre est majeure dans l’art du XXème siècle. Je l’ai découvert très tôt au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, qui possède plus de 100 tableaux provenant de la donation du Docteur Maurice Girardin. Progressivement, plus je voyais ses tableaux ou ses dessins, plus ma passion grandissait pour son travail, sans concession, totalement authentique. J’ai eu la chance de travailler en étroite collaboration avec son fils, François Gromaire, qui m’a accordé sa confiance et nous avons réalisé ensemble le Catalogue Raisonné des huiles de son père.

Florence : Je ressens très fortement l’œuvre de Marcel Gromaire qui est puissante et généreuse. On y voit un homme du Nord, marqué par la guerre, à laquelle il a participé, et on y perçoit aussi des valeurs d’humanisme qui fondent sa peinture, à la fois grave et empreinte de sérénité. Ces mêmes valeurs se retrouvent aujourd’hui chez  le petit fils de l’artiste, Jean-François Gromaire, avec qui je travaille à la rédaction du Catalogue Raisonné des aquarelles de Marcel Gromaire.

Actuellement, nous sommes très heureuses de collaborer à la préparation d’une exposition « Gromaire » qui sera présentée successivement à « La Piscine » de Roubaix, au Musée « Eugène Boudin » de Honfleur et au Musée « Paul Valéry » de Sète, et qui se tiendra en 2019 – 2020.

Moins connu, Michel de Gallard est également en vedette chez vous, quel lien avez-vous avec cet artiste ?

Françoise : J’ai fait la connaissance de Michel de Gallard par l’intermédiaire du galeriste Maurice Garnier. Celui-ci, à partir des années 70, a décidé de se consacrer exclusivement à l’œuvre de Bernard Buffet, et il m’a proposé de prendre en charge celle de Michel de Gallard. L’écriture de ce peintre, dont la palette renvoie aux temps difficiles de la Seconde Guerre mondiale, m’a intéressée. Même s’il s’inscrit dans le mouvement du « misérabilisme », il s’en dégage une grande sensibilité. Il mérite aujourd’hui une plus grande reconnaissance comme bien des peintres figuratifs de la génération des années 50.

Quel est le profil de vos acheteurs, si tant est qu’il s’en dessine un ?

Françoise : La plupart de nos acheteurs sont des fidèles de la galerie depuis des décennies, avec lesquels nous avons tissé des liens d’amitié et de confiance. Ils viennent du monde entier, et également de certaines institutions.  Récemment, un dessin de Dubois-Pillet a été acquis par un grand musée américain de Washington DC.

Florence : On voit également apparaître un profil d’acheteurs plus jeunes, curieux des mouvements du XXème siècle et s’intéressant aussi bien à Marquet qu’à Dubuffet. La crise financière a ramené les collectionneurs à des valeurs sûres que nous avons toujours défendues. Actuellement les amateurs sont très surpris par les prix de l’art contemporain qui montent trop vite et trop haut. Pour les aider dans leur choix, ils attendent de nous des conseils.

Quelles sont vos « têtes d’affiches » à l’heure actuelle ?

Florence : Au-delà des tendances actuelles, nous restons fidèles à ceux que nous avons toujours soutenus et qui forment le fondement de la galerie : Boudin, Cross, R. Dufy, Gromaire, Marquet, Roussel, Signac, Vlaminck, Vuillard

Nous sommes sollicités par les musées pour collaborer à certaines expositions nationales et internationales. Nous avons eu le plaisir, par exemple, de travailler avec le Musée Marmottan-Monet pour l’exposition « Henri-Edmond Cross et le néo-impressionnisme, De Seurat à Matisse » en étant commissaire scientifique pour les œuvres sur papier.

Les prêts d’œuvres aux musées sont toujours l’occasion d’un échange croisé très enrichissant. Ils permettent de montrer au grand public des œuvres de collections privées. Les œuvres ont leur vie propre, se déplacent, se cachent ou s’exposent. Nous sommes un des maillons dans la chaîne des passeurs.

En 2016, nous avons collaboré avec passion à l’exposition « Marquet » au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris avec le prêt d’une trentaine d’oeuvres mais également à celle de « Boudin » au Musée d’art moderne André-Malraux – Le Havre. Actuellement nous travaillons avec le Musée des Impressionnismes de Giverny pour une rétrospective « H-E Cross » qui sera présentée en 2018-2019 conjointement avec le Musée de Postdam.

Comment vous répartissez-vous les tâches entre toutes les deux ?

Françoise : Nous sommes très complémentaires. Nous formons un tandem qui allie à merveille l’aspect culturel et opérationnel, artistique et pragmatique. Dans ce métier il faut avoir l’œil et dès le départ, Florence a eu un œil très averti. Elle apporte beaucoup de dynamisme en participant à de nombreux salons internationaux : Biennale des Antiquaires – Paris, Brafa – Bruxelles, Tefaf – Maastrich, Salon du Dessin à Paris et organise des expositions à la galerie. Aujourd’hui, Florence dirige la galerie avec l’aide de notre collaborateur, Eric Antoine-Noirel.

Florence : Rien n’était écrit d’avance. J’ai fait une école de commerce, suivi d’un stage chez Sotheby’s pendant un an et je me suis sentie très à l’aise dans ce milieu. Ma mère n’a pas cherché à me dissuader et je me suis trouvée comme un poisson dans l’eau à la galerie (sans pour autant tourner en rond, je précise !). Aujourd’hui, chacune à sa place et notre duo fonctionne parfaitement entre expérience et jeunesse, expertises et découvertes, un bon équilibre.

Quels sont les artistes de votre Panthéon qui n’ont pas encore la place qu’ils méritent et qui vont « décoller » dans les années à venir ?

Françoise : Nombreux sont les artistes présentés dans les musées il y a quarante ans et qui ont totalement disparu. Actuellement Derain, Gruber, Fautrier ou Hélion, réapparaissent sur les cimaises du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Il faut être conscient que le milieu de l’art n’est pas figé mais évolue en permanence, influencé par différents courants de l’histoire de l’art et surtout par son marché. Face à une certaine presse, avide de records financiers et qui associe art et investissement, notre rôle est prendre un certain recul. Le vrai amateur a une autre démarche, celle du collectionneur.

Peut-on se faire plaisir et acheter l’un de vos tableaux sans être fortuné ?

Florence : Absolument. L’aspect financier n’est pas le principal critère pour être collectionneur. On peut pousser la porte de notre galerie pour se faire plaisir et avoir un coup de cœur raisonnable. L’une des joies de notre métier, outre la découverte d’un tableau exceptionnel, est aussi d’aider un amateur à commencer sa collection, de lui faire découvrir l’univers d’un artiste, de l’initier et de le conseiller. Plus encore que dans les salons, les rencontres à la galerie avec les amateurs nous permettent d’établir une confiance à travers nos échanges. C’est un moment privilégié que de leur présenter des artistes importants qui ne sont pas sous les feux des projecteurs.

Finalement, Françoise,
après 50 ans d’expérience, 
à quoi songez-vous ?

Françoise : Je ne peux imaginer ma vie sans cette passion pour l’art. Elle est ma raison de vivre et j’aime la faire partager. Je suis très heureuse que ma fille Florence ait le même enthousiasme.